Les évolutions du mouvement féministe

Après Mai 68, la sociologie a découvert de Nouveaux mouvements sociaux, dont le féminisme. Comment reprocher à Alain Touraine[i] d’avoir cru à l’inédit et d’ignorer l’histoire quand l’une des premières publications du mouvement pouvait s’intituler « Libération des femmes, année zéro[ii] ». Acceptant la caricature courante, les féministes de 1970 ne s’identifiaient pas à ces « bourgeoises[iii] ». Il a fallu découvrir la longue histoire du féminisme et la variété de ses courants pour pouvoir s’y inscrire[iv].

Dans l’histoire de France, le féminisme se développe comme mouvement collectif, la plus souvent à l’intérieur d’un mouvement social qui remet en question les bases de l’équilibre de la société. C’est pourquoi chaque mouvement se définit selon les conceptions politiques et avec l’argumentation du mouvement dans lequel il s’inscrit. Ainsi de la Théorie des Droits de l’homme après 1789, ainsi du Droit au travail et du suffrage universel autour de 1848. Ainsi de la naissance du mouvement ouvrier et d’Hubertine Auclerc au congrès de 1879…  Exigeant pour les femmes aussi les droits de l’homme et les acquis des luttes, les revendications féministes dérangent la tendance dominante qui  les rejette au mépris de ses propres raisons politiques.

 

 Le MLF a été la forme particulière prise par le féminisme dans le contexte historique de l’après Mai 68 français.

Du Mouvement de Mai 68 il a continué les conceptions politiques : sa définition large du politique, son radicalisme, son utopie, son messianisme. « Tout est politique », disait-on en Mai 68, où on ne concevait la démocratie que directe. « Le personnel est aussi politique » disait-on au MLF.

Il se voulait radical, ne se souciant pas d’améliorer la condition des femmes dans la société, d’obtenir plus de droits, plus d’égalité ; il lui fallait changer la société, qui reposait sur l’oppression et l’exploitation des femmes. Utopique, il n’acceptait pas la situation actuelle comme une réalité à laquelle il faudrait s’adapter ; il proclamait que tout était possible et qu’il n’y avait pas à choisir et à renoncer.

Messianique, il proclamait, en écho au marxisme : « en se libérant, les femmes libéreront l’humanité toute entière ».

L’héritage de Mai 68 est tout aussi évident aussi dans son répertoire d’action : caractère festif de la contestation, style spectaculaire et provocateur, goût de la transgression, humour corrosif, insolence, dérision…

Le 26 août 1970, une dizaine de femmes sont allées déposer une gerbe à la femme du soldat inconnu : « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme ». Une autre banderole disait : « Un homme sur deux est une femme ». En octobre, c’est quarante femmes, enchaînées aux grilles de la prison de la Petite Roquette : « Nous sommes toutes des prisonnières ». En novembre, c’est la perturbation des « Etats généraux » Elle…. Toute une mise en scène de la violence, plus efficace que la violence réelle et tellement  plus appropriée au rapport de forces.

En lutte pour l’avortement libre, le mouvement a affronté le pouvoir, transgressant publiquement la loi contestée, faisant appel à la répression. La publication en avril 1971 dans Le Nouvel Observateur du Manifeste des 343 (« Françaises qui ont eu le courage de signer le Manifeste, « Je me suis fait avorter ») a fait éclater le scandale de l’avortement, mettant l’Etat au défi d’appliquer ou d’abolir une législation anachronique, hypocrite, inégalitaire. Puis il y a eu la Marche du 21 novembre 71, les journées de « dénonciation des crimes contre les femmes » à la Mutualité en mai 72… Il y a eu le Procès de Bobigny, détourné en procès de la Loi de 1920. En 1973, 331 médecins ont signé un Manifeste, déclarant qu’ils avaient pratiqué et pratiqueraient des avortements. Le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), créé pour les défendre contre d’éventuelles poursuites judiciaires, a cédé devant l’ampleur des demandes d’avortements, organisé des voyages collectifs vers la Hollande, l’Angleterre. Puis il a introduit en France la méthode d’avortement par aspiration et pratiqué des avortements, d’abord clandestins puis de plus en plus publics.

Il fallait bien que la loi de 1920, publiquement transgressée, tournée en ridicule, soit changée. C’est la tâche qui a été confiée à Simone Veil, qui l’a superbement remplie.

Le MLF a mené d’autres combats pour la liberté de disposer de son corps : contre le viol, les violences conjugales… Il a connu bien d’autres succès[v], mais pas aussi spectaculaires que sur l’avortement.

Le MLF, héritier rebelle de Mai 68

Si le MLF est incontestablement l’héritier de Mai 68, c’est par la rupture avec le gauchisme qu’il l’a prolongé.

La première rupture, fondatrice, est celle de la non-mixité : « Seule l’opprimée peut analyser et théoriser son oppression et par conséquent choisir les moyens de la lutte ». Celle-ci a permis un bouleversement, une découverte.

Issues de l’extrême gauche pour la plupart, les féministes ont produit une critique politique de celle-ci, qui reproduisait en son sein ce qu’elle-même  dénonçait : la délégation de pouvoir, la hiérarchie, la division sexuelle du travail militant (les hommes au micro, les femmes à la ronéo), la supériorité des spécialistes/ théoriciens sur ceux/celles qui connaissent l’oppression parce qu’ils/elles la vivent. le MLF y opposait l’importance de l’expérience vécue et la nécessité d’être soi-même l’objet de sa propre lutte. Il inventait une nouvelle façon de militer : non plus « au service des autres » (le prolétariat ou les peuples opprimés) ; mais pour soi et à partir de soi : « On ne peut pas libérer un/e autre, il faut qu’il/elle se libère ». Alors la libération n’était plus un objectif lointain, mais un processus en œuvre, une fête. Les moyens classiques de la révolution : le programme, le dogme, le parti étaient remis en question, et l’avant-garde délégitimée : « Cours petite sœur, les avant-gardes sont derrière toi ».

Le féminisme et la crise du gauchisme :

Le féminisme est-il responsable de la crise qu’a connue le gauchisme dans les années 70 et de la fin de l’espoir révolutionnaire ? Il a participé à ce vaste mouvement de critique du marxisme en affirmant qu’il n’y a pas un groupe social –le prolétariat- qui serait à lui seul porteur de la révolution ; mais que chaque groupe social doit choisir ses enjeux et ses moyens de lutte. Il a apporté une vision plus complexe de la réalité sociale et des rapports de pouvoirs  Mais il ne faut pas exagérer son influence. On la constate dans les débats internes et les crises de certains courants : comme les maoïstes de VLR (Vive la Révolution) ou des  trotskystes de l’AMR (Alliance marxiste révolutionnaire) ou de la GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne). Mais d’autres tendances de l’extrême gauche d’après Mai 68 n’ont guère été touchées, telle la GP (Gauche Prolétarienne).

Bien d’autres facteurs expliquent le changement du climat politique au cours des années 1970 : la crise économique, doublée d’une crise des valeurs, des idéologies… La débâcle du marxisme s’inscrit dans une situation géopolitique, avec la fin de la guerre du Viêt-Nam  ou l’effet Soljenitsyne. Ou encore la peur des dérives terroristes, comme il y en a eu en Allemagne et en Italie.

Cette crise du militantisme et de l’idéologie révolutionnaire, que le féminisme a contribué à diffuser, le Mouvement y est entré à son tour. L’utopie avait permis son explosion créatrice ; mais ensuite devenu dogme elle l’a empêché de s’adapter à une réalité qui changeait. Né de Mai 68, dans un climat optimiste et contestataire, le MLF n’a pas été capable de s’adapter à un contexte qui avait changé.

Il avait remporté de grands succès, avec le vote de la loi Veil, de celle sur le viol. Ses thèmes, ses analyses étaient repris dans les médias ; les problèmes qu’il avait soulevés étaient pris en compte, en même temps que détournés, par les politiques, les partis, les syndicats, les institutions nationales et internationales. Loin de voir une victoire idéologique dans les évolutions de la société qu’il avait impulsées, il criait à la récupération. Paralysé par sa crainte du réformisme, il continuait à dénoncer, à refuser toute négociation.  Il portait encore le flambeau de 68 et des valeurs collectives quand le mouvement social avec lequel il avait pu les partager avait pratiquement disparu.

Les « Années mouvement » ont pris fin symboliquement à la fin de la décennie 70 ; sur une victoire définitive (1979 vote de la loi pérennisant la loi Veil et grande manifestation féministe) et sur une crise insurmontable : le dépôt du sigle MLF par le groupe Psychanalyse et politique-Edition des femmes/librairie des femmes, avant que la victoire de Mitterrand n’amorce l’institutionnalisation du féminisme.

J’ai publié en 1993 Libération des femmes, les années mouvement.  Je considérais alors que ce mouvement était terminé. Mais connaissant bien désormais l’histoire longue du féminisme, je savais que ce n’était qu’une étape : « le féminisme est passé de mode. Non point qu’il ait atteint ses objectifs, que la révolution soit accomplie. Mais parce que les conditions ne sont pas favorables à une nouvelle avancée. Le balancier est reparti dans l’autre sens, puis s’est stabilisé. Le Mouvement des femmes est démobilisé, renvoyé à l’invisibilité… il n’empêche. A regarder l’histoire avec plus de recul, on sait bien qu’elle n’est pas achevée. Elle ne se répète pas. Chaque génération définit ses enjeux et ses formes d’interventions en rupture et en continuité avec les précédentes[vi] ».

Nous retrouvons ainsi la question posée pour ce débat : comment le féminisme actuel s’inscrit-il ou pas dans le prolongement du féminisme des années 1970 ?

Des années 1970 à aujourd’hui, un mouvement féministe, en continuité et en rupture :

Le contexte politique d’aujourd’hui est bien différent de celui de Mai 68 et de sa contestation générale de la société. La chute du  mur de Berlin a vu le triomphe d’un capitalisme sans retenues et l’explosion des inégalités ; crise de l’Etat providence et du modèle d’intégration dans la République ; tensions géopolitiques, retour du religieux et de conflits identitaires L’islamisme a pris la place du  communisme comme ennemi principal du « monde libre ». Et du point de vue des femmes, ce n’est pas du tout la même chose[vii].

Le féminisme du XXI° siècle ne saurait être une simple continuation de celui des années 1970. Et si nous ne voulons pas rater le renouveau, comme l’a fait le féminisme de la première vague, dans les années Beauvoir[viii], il nous faut admettre la novation, l’inattendu. Il faut faire la part parmi les caractéristiques de tel ou tel mouvement entre celles qui sont conjoncturelles, même si ce sont elles qui donnent la densité historique, et celles qui s’inscrivent dans une histoire cumulative, dont les acquis doivent être préservés. Il faut accepter que chaque génération définisse ses propres enjeux et ne se retrouve pas dans ceux que les anciennes ont considéré comme essentielles et non encore acquises.

Des différences :

Mixité/non-mixité : la non-mixité avait été l’acte fondateur du MLF. Aujourd’hui rares sont les espaces formellement non-mixtes (dont la Maison des femmes de Paris, ou à Toulouse Bagdam), même si dans les faits peu d’hommes participent. Le choix de la mixité correspond d’ailleurs à des motivations très  variées : le CNDF (collectif National pour les Droits des femmes, issu de la tendance « Lutte des classes » du MLF) s’est constitué en 1995 dans une stratégie d’alliance avec les partis et syndicats pour peser sur le mouvement social. En 1997 c’est Mix-cité qui théorise ainsi le féminisme comme choix de société. En 2002 c’est le mouvement Ni Putes, ni Soumises (NPNS) qui veut résister à la régression de la situation des femmes dans les quartiers, défendre la mixité sociale à l’école et dans la vie et refuser la ghettoïsation. L’égalité entre les femmes et les hommes s’appuie sur le modèle de l’école républicaine, mixte et laïque.

Ainsi la non-mixité n’est pas une composante nécessaire, immuable du féminisme. Elle a été un point de rupture particulièrement fécond à un moment particulier de l’histoire. Aujourd’hui il semble que le féminisme ne soit plus un mouvement « identitaire », mais une cause commune, un choix de société, de lutte contre les rôles imposés, et de transformation des relations entre les sexes pour lequel l’appui des hommes de bonne volonté est appréciable. Le féminisme est devenu une composante nécessaire de toute pensée progressiste, démocratique, moderne. Il s’inscrit dans l’idéal républicain, structuré par la laïcité à la française. Il peut aussi être instrumentalisé dans une vision identitaire et excluante de celles-là.

Le rapport aux institutions : Le radicalisme du MLF a été d’une surprenante efficacité… pour produire des réformes. L’utopie a été le chemin détourné d’un progrès raisonnable. Les questions soulevées ont été mises à l’agenda des politiques publiques par des Institutions spécialisées. C’est désormais tout un espace de la cause des femmes qui confronte les stratégies et concourt à de laborieuses avancées.  L’égalité entre les femmes et les hommes fait désormais parti du modèle social dominant. Le féminisme a perdu son caractère subversif. Il est devenu politiquement correct et fait l’objet de politiques publiques, (imposées par les normes européennes, mais revendiquées par les politiques car populaires). Les analyses et les expertises féministes ont été institutionnalisées, édulcorées, dans les recherches sur le genre. Une certaine concertation opère entre fonctionnaires de l’égalité, Délégations aux Droits des Femmes des Assemblées parlementaires,  associations et chercheuses féministes.

la question de l’identité sexuelle.

Un enjeu semble avoir pris une nouvelle importance : la mise en question de la différence des sexes. Celle-ci fait partie intégrante du questionnement féministe ; mais se pose aujourd’hui de façon nouvelle et contradictoire.

Il y a d’un côté la parité : un idéal de partage du pouvoir et des charges entre les deux moitiés de l’humanité. C’est un équilibre que cherchent à promouvoir les instances institutionnelles, qui valorise la différence des sexes. L’égalité visée n’est plus égalité entre les individus indépendamment de leur sexe ; mais égalité entre les femmes d’une part, les hommes d’autre part, les deux moitiés du genre humain.

Ce progrès incontestable vers l’égalité conforte l’idée de deux sexes distincts et complémentaires et le sens commun de leur différence. A la limite pointe la vision extrême qui s’est exprimée lors du débat sur « le mariage pour tous », d’une différence sexuelle sacrée et immuable, qui bien sûr n’a plus rien de féministe[ix].

De l’autre côté se développent des courants radicalement déconstructionnistes, surtout dans le féminisme universitaire. Insistant sur la construction historico-socio-culturelle de la dichotomie et sur sa hiérarchie, ils réfutent le naturalisme jusqu’à nier toute spécificité et toute différence entre les sexes. Plus préoccupés d’égalité entre les sexualités que d’égalité entre les sexes, ils valorisent les transgressions du genre et des normes sexuelles (intersexuels, bi-sexuels, transsexuels,  théorie  queer…).

Comme beaucoup de féministes de ma génération, je suis réticente devant l’idéal d’une société sans genre. Je reste attachée à une histoire où les femmes s’inscrivent en tant que femmes, collectivement. Même si l’identité des femmes ne se réduit pas à la maternité, qui est au cœur de leur oppression, elle en fait partie comme potentialité. L’idée d’une filiation débiologisée ne me fait pas rêver. J’y vois un risque de remise en question des acquis. Le « pouvoir des mères » est facilement considéré comme abusif, tant en ce qui concerne la garde des enfants du divorce qu’en cette asymétrie nécessaire de la maternité volontaire.

Dans les évolutions du féminisme, je vois donc deux façons symétriques de réduire la complexité du féminisme : le modèle paritaire qui oublie de mettre en question de la naturalité de la différence des sexes ; le déconstructionisme radical, qui néglige l’analyse sociale de la domination masculine.

Mais le féminisme d’aujourd’hui est aussi plein de ressources nouvelles. Comme le montre

Anne Cécile Mailfert qui m’impressionne dans sa façon d’être de son temps, en faisant ce que nous aurions été totalement incapable de faire.

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Françoise Picq

23 février 2017    Institut Tribune Socialiste

[i] A.Touraine (sous dir), Mouvements sociaux d’aujourd’hui. Editions ouvrières, 1979.

[ii] Partisans, n°54-55, juillet-octobre 1970, « Libération des femmes année zéro ».

[iii] F.Picq, « Le féminisme bourgeois, une théorie élaborée par les femmes socialistes avant la guerre de 1914 », in Stratégies des femmes (www.francoisepicq.fr)

[iv] F.Basch et ali, Vingt-cinq ans d’études féministes, l’expérience Jussieu. CEDREF, Publications université Denis Diderot.

[v] F.Picq « l’avenir de l’homme n’est plus ce qu’elle était », Intervention, n°17, 1986. (www.francoisepicq.fr)

[vi] F.Picq, , Libération des femmes, les Années mouvement, Seuil, 1993, p 353-355.

[vii] F.Picq, « Quarante ans de changement » in F.Picq et M.Storti (s/s dir), Le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques, (www.francoisepicq.fr)

[viii] Sylvie Chaperon montre bien l’incompréhension des dernières féministes du milieu du siècle face à la nouvelle phase ouverte par la publication du Deuxième sexe et à la création du Planning familial. S.Chaperon, Les années Beauvoir 1945-1970, Fayard, 2000.

[ix] F.Picq, « Féminisme/antiféminisme, la ligne de partage », Travail, Genre et Société, n° 32/2014. (www.francoisepicq.fr)